"Je veux être médecin, pas rabbin" : comment les ultra-orthodoxes israéliens sont attirés vers le travail

Traditionnellement, les hommes Haredi ne pas rejoignent la population active. Cela commence à changer.

Sabiner rêve depuis l'âge de trois ans de devenir médecin. Photographie: Rami Shlush

A l'âge de trois ans, Yehuda Sabiner avait l'ambition secrète de devenir médecin. Mais il semblait improbable que cela se réalise: il a été élevé au sein de l'une des communautés juives ultra-orthodoxes les plus strictes d’Israël .

Son éducation se limitait à des études religieuses, d'abord dans une école privée qui enseignait tout juste les matières principales et plus tard dans une yeshiva, une école religieuse, où il passait 14 heures par jour à étudier des textes juifs. Sabiner, un garçon brillant et un étudiant remarquable, était destiné à devenir un grand rabbin.

Il n'a cependant jamais oublié son rêve. À 21 ans, il avouait son ambition à sa jeune épouse. Celle-ci horrifiée l'avait épousé tout en sachant qu'il était destiné à devenir un grand rabbin. Par ailleurs, Sabiner n'avait aucune connaissance scientifique, mais son désir de devenir médecin restait intact au fil des années.

Maintenant âgé de 28 ans, Sabiner entame la dernière année de son diplôme de médecine. Il sera la première personne née et élevée dans une communauté Haredi en Israël à devenir médecin généraliste et à se spécialiser en médecine interne.

Sabiner a bénéficié d’un programme novateur à l’université du Technion à Haïfa visant à attirer de jeunes Juifs ultra-orthodoxes, ou Haredi, issus de communautés largement fermées vers l’éducation puis vers le monde du travail.

Les chiffres sont encore très faibles - environ 60 sur un total de 10 000 étudiants. "Mais l'idée est de porter le nombre à 200 d'ici cinq ans, et à 400 d'ici 10 ans", a déclaré le professeur Boaz Golani, vice-président de l'université. «Engager la communauté Haredi est important pour Israël. Avoir une société civile où des segments entiers vivent dans leur propre monde et avec peu d'interaction avec les autres n'est pas sain. C'est une source de tension et d'animosité.

En 2017, le nombre de juifs ultra-orthodoxes en Israël a atteint plus d’un million pour la première fois,comptant ainsi pour 12% de la population. D’ici à 2065, on s’attend à ce qu’ils représentent un tiers de la population israélienne.

Traditionnellement, les hommes Haredi ne participent pas à la croissance économique du pays. Beaucoup passent leur temps dans des études religieuses, en comptant sur les prestations de l'État pour subvenir aux besoins de leurs familles nombreuses, qui comptent en moyenne près de sept enfants. Mais ces dernières années, le gouvernement israélien et les institutions éducatives ont pris des mesures pour intégrer la population haredi dans les collèges et les forces de travail.

«Il y a eu un effort concentré lancé il y a quelques années par le ministère des transports, qui nécessitait plus d'ingénieurs», a déclaré Golani. Si le Technion pouvait former des étudiants Haredi, les emplois pourraient être garantis.

«Nous avons frappé à la porte des yeshivas à Bnei Brak [une ville majoritairement ultra-orthodoxe près de Tel-Aviv]. Nous avons trouvé quelques rabbins prêts à nous parler. L'idée était de prendre des jeunes hommes qui avaient l'aptitude intellectuelle pour répondre aux critères d'admission scientifique et qui n'étaient pas perçus comme de potentiels principaux rabbins.

«Nous avons dit que nous n'essaierions pas de modifier le mode de vie des élèves, tels que les codes vestimentaires [stricts] ou la prière.

Sabiner rêve depuis l'âge de trois ans de devenir médecin. Photographie: Rami Shlush

L'équipe du Technion a identifié 37 jeunes hommes pour un programme pré-universitaire organisé depuis un entrepôt anonyme loué dans le quartier de Bnei Brak. Au cours des 18 mois, les enseignants ont tenté de combler 12 ans de lacunes scolaires afin de permettre aux hommes Haredi d'atteindre un niveau équivalent à celui des diplômés du secondaire.

Ils ont étudié de 8h à 22h. «C'était comme un bootcamp, très intensif», a déclaré Golani. "Mais ils ont apporté de la Yeshivas une capacité à étudier durement, à se concentrer, à appliquer la logique, nous avons donc développé ces compétences." À la fin du programme, environ la moitié a été admise au Technion; où ils ont obtenu leur diplôme cet été.

Amener les élèves à la norme éducative requise n'était pas le seul défi. La ségrégation sexuelle, une norme dans les communautés Haredi, était un gros problème, a déclaré Golani. «Nous leur avons dit d'avance que nous ne permettrions en aucun cas la ségrégation sexuelle sur le campus. Nous avons suggéré qu'ils arrivent en classe 10 minutes plus tôt et s'assoient ensemble, et cette proposition fut acceptée. Nous leur avons également dit que nous avions des femmes professeurs et que nous ne leur dirions pas qu’elles ne peuvent pas enseigner à certains étudiants. Ils ont aussi accepté cela.

Un autre problème clé était l'utilisation d'Internet. «Chaque [étudiant de Haredi] a donc deux téléphones: un téléphone casher, sans applications et un smartphone ordinaire. Sur ce sujet, il y a une application qui suit l'historique de toutes les adresses parcourues et envoie un rapport de chaque site Web visité à une personne désignée dans leur communauté.

Certains étudiants ont été mis à l'écart par leurs communautés. «Une fille a été boycottée par ses amis. Quelqu'un d'autre m'a dit qu'il se cachait pendant des années, mentant à sa femme et à sa famille, leur disant qu'il étudiait dans une autre yeshiva quand il était au Technion.

L'université organise également des programmes visant à encourager les étudiants arabes à s'inscrire. «Cela a tendance à être plus facile parce que leurs communautés sont impatientes de les voir acquérir une éducation de qualité et que la résistance de la communauté est beaucoup plus faible», a déclaré Golani.

Il était essentiel d’intégrer dans l’économie des «ressources inexploitées», à savoir des juifs arabo-israéliens et ultra-orthodoxes, a-t-il ajouté. «L’économie d’Israël est largement basée sur le secteur de la haute technologie. C'est la locomotive qui transporte tout le train de l'économie israélienne. Mais nous n'avons tout simplement pas assez de monde. Israël est un petit pays; nous ne sommes ni l'Inde ni la Chine.

Sabiner rêve depuis l'âge de trois ans de devenir médecin. Photographie: Rami Shlush

Lorsque Sabiner s'est lancé dans le défi de devenir médecin, il a d'abord fait face au scepticisme. «On m'a dit qu'il était impossible pour moi de rattraper [académiquement] et d'être accepté, que je ne réussirais jamais en tant que médecin», a-t-il déclaré. Mais le personnel du Technion «a cru en moi alors que personne d'autre ne le faisait».

«J'étais sûr que c'était la seule chose que je voulais faire dans la vie. J'ai étudié jour et nuit avec un bébé sur mon épaule et ma femme en train d'étudier avec moi. J'ai terminé [le programme pré-universitaire] avec 99% dans tous les domaines et j'ai été accepté [dans une formation médicale].

«Au début, je l'ai gardé secret, seule ma famille proche le savait. Mais c'est devenu un secret connu et j'étais sous le microscope. En fin de compte, 99% des gens m'encourageaient ».

Maintenant que la fin est en vue, il veut encourager d'autres Haredim à faire de même. «Quand j'ai commencé ce voyage, j'ai dit que je ne voulais pas être un seul épisode. J'ai donc ouvert un groupe sur les réseaux sociaux pour expliquer aux autres Haredim comment ils pouvaient devenir médecins.Nous en avons maintenant 35 autres en faculté de médecine.

Les attitudes sont en train de changer, a-t-il déclaré, avec davantage d'intégration et de compréhension mutuelle. «Les gens comprennent que nous ne sommes pas une bouteille de Coca-Cola dans une chaîne de production, nous sommes des personnes. Si vous voulez faire de la médecine, vous devriez faire de la médecine et si vous voulez être avocat, vous devriez être avocat. Et si vous voulez étudier la Torah, allez-y.

Source : The Guardian

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